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samedi 3 octobre 2009

Propos d'Alain ( Emile Chartier, 1868-1951) ,Propos sur l'Education* De la complexité de penser , de" prendre garde " , de nuancer une idée **...

.

* Publié aux Presses Universitaires de France en 1932, XL, p 102 .
** qui essaie de germer dans l'esprit .

" Nul ne peut penser ce qu'il dit, car sa pensée est encore autre chose qu'il dit .
Écoutez le bavardage ; la pensée y est toujours en retard d'un moment .
Ce que je dis recouvre ce que j'ai dit .
Chacun a connu de ces parleurs qui sont toujours sur le point de penser .
Le discours est proprement intempérant (qui manque de modération) ; car en un sens il se continue lui-même, et chaque parole dépend de la précédente ; mais en quel sens ?

En ce même sens qu'un geste suit un geste . L'homme ramène ses bras à lui par cela seul qu'il les a étendus . C'est ainsi, mais par un jeu des organes plus caché, qu'un mot suit un autre mot, que l'aigu succède au grave et le roulant au sifflant . J'entends bien ses raisons, si l'on peut dire ; et c'est que sa bouche ne peut garder la même forme, ni sa gorge vibrer de la même façon . Ce discours est réglé comme le murmure de la mer, toujours balancée . Cette sorte de mémoire oublieuse fait toutes les querelles .

Tout ce qu'on invente sur l'éducation est misérable, faute d'avoir réfléchi sur la difficulté de penser .

On admire le parler de l'enfant, sorte de chant d'oiseau qui imite sans savoir, et qui imite aussi bien le vieux merle, si bien dressé, j'entends l'homme important qui interroge . Il est dur de mépriser ces concerts d'intelligence, où l'intelligence n'est que pour l'autre, et n'est rien pour soi .

Tant que l'enfant ne se répète pas exactement ce qu'il a dit, tant qu'il ne pense pas ce qu'il dit, et enfin tant qu'il ne pense pas sa pensée , RIEN N'EST FAIT .

Aussi voit-on que les ignorants qui cherchent sagesse s'appuient sur les proverbes, qui sont de naïfs poèmes, où le nombre et l'assonance ( identité de la voyelle finale ou du son final, mais non de la syllabe finale , dans deux mots) sont comme des marques auxquelles l'esprit se retrouve .

Une telle pensée s'affermit, mais ne se développe point . Les poèmes plus achevés enferment encore l'esprit ; ils le conforment ; ils ne l'affranchissent pas .

C'est la prose qui affranchit . La prose repousse la mémoire chantante .

Il n'y a de prose que lue ; ainsi savoir lire est le tout .

Chacun comprend que celui qui sait lire pourra s'instruire ; mais la vertu de savoir lire n'est point toute là ; elle est dans le premier moment de lire, dans le merveilleux moment de comprendre ce que l'on dit ; dans ce moment affranchi de mémoire et d'égarement, par la vertu de cet objet invariable, noir sur blanc, LE LIVRE .
Modèle de nos propres pensées ; improvisation qui reste ; liberté fixée .

Ce n'est plus le rythme qui conserve ; c'est la chose qui conserve .

Ainsi je fais l'expérience d'une pensée qui essaie sans se perdre .

Il y eut un temps de proverbes, de poèmes, d'invariables récits .

Temps de croyance ; et il n'importe guère si ce qu'on croit est vrai ou non .
Il y a tout le bon sens possible dans les anciennes fables ; mais, par la nécessité de mémoire, et la crainte de s'égarer, l'esprit est serf . Peut-être faudrait-il dire que, dans l'ancienne sagesse, il n'y avait point d'espérance ; les mêmes chemins toujours, et la même fin . Le même ordre, la même vitesse, les mêmes causes, tel est le royaume de mémoire .

LIRE corrige premièrement cette peur de penser mal .

Lire en chantant, ce n'est que l'apprentissage . Lire des yeux, éprouver l'objet invariable, l'explorer d'un coup d'œil, y revenir, c'est la perfection du lire .

Les pensées d'aventures trouvent ici un soutien, un commencement d'espérance, par la perspective de l'art d'écrire .

Et c'est là qu'il faut viser, par des exercices entremêlés de lire de relire, de copier, d'imiter, de corriger, de recopier, je dirais même d'imprimer ; car pourquoi l'enfant ne donnerait-il pas à ses pensées, revues, corrigées, nettoyées, cette forme architecturale ?

Au reste, il est toujours bon d'imiter, en écrivant, les formes typographiques, car l'imprimé est maintenant le roi de l'esprit . Ainsi, en s'appuyant toujours sur la règle de l'ancienne sagesse, qui est de ne rien changer aux pensées, on apprendrait peu à peu à changer en conservant . C'est douter et croire d'un même mouvement . "

Dans ce propos, Alain nous amène à réfléchir au grave problème de l'acquisition pratique des savoirs et aux pièges qui peuvent survenir dans l'élaboration de la pensée . Il est un exemple de Réflexion à suivre en vue d'acquérir la maîtrise du langage, objet intime de la pensée .

Cordialement, bien à vous, Gerboise .


lundi 8 juin 2009

Propos d'Alain ( Emile Chartier, 1868-1951) , Esquisses de l'Homme*, Technique et Science .

* ) Publié chez Gallimard en 1938 , XLV, P. 136 , 1938 .

Dans cet ouvrage d'Alain, nous retrouverons cette grande richesse de savoirs et de réflexions présente dans l'ensemble de ses Propos . C'est pourquoi nous vous proposons ,ici encore, de vous "plonger " dans un de ses textes admirables concernant l'homme et toute l'humanité .



TECHNIQUE et SCIENCE

Il n'y a point de technique s'il n'y a outil, instrument ou machine ; mais ces objets, fabriqués de façon à régler l'action, et qui sont comme des méthodes solidifiées ( figées, qui résistent aux évolutions momentanées, qui sont à la fois effectives et durables) , ne font pas eux-mêmes la technique, qui est un genre de pensée (d'instrument immatériel pour agir) .

Un ouvrier qui se laisse conduire par la chose (l'acte) , la coutume et l'outil, n'est pas encore un technicien .


Un technicien exerce la plus haute pensée, et la mieux ordonnée ; un technicien découvre, réfléchit, invente ; seulement sa pensée n'a d'autre objet que l'action même . Il ne cesse de l'essayer . Toutes ses idées sont des idées d'actions .

On se plaît à dire que l'expérience décide de tout ; et c'est vrai ; mais c'est vrai de trop loin pour qu'on détermine par là les différences dans cette foule des hommes qui inventent .

L'ouvrier adhère à l'expérience ; il ne perd jamais le contact ; mais le théoricien aussi à sa manière ; et le technicien se trouve placé entre ces deux extrêmes .

Palissy, autant qu'on sait, était un ouvrier d'émaux ; mais non pas un pur ouvrier, car il cherchait .


Le propre de l'ouvrier c'est qu'il invente sans chercher, et peut-être en refusant de chercher . Guidé par la chose, par l'invariable outil, par la tradition, il ne se fie (fier : faire confiance) jamais à ce qui est nouveau ; il invente par des changements imperceptibles (insensibles) à lui-même .

La pirogue, la voile, l'arc, le moulin à vent, l'agriculture, la cuisine, l'art de dresser et d'élever les animaux, sont dus à cette pratique serrée et prudente, pendant une immense durée, de maître en apprenti, et, plus anciennement, de père en fils .

L'art du luthier est un de ceux où l'on peut admirer un lent progrès par pure imitation . La technique s'y met présentement, et l'on tente de produire des sons de violoncelle sans violoncelle .
A l'autre extrême, un Helmholtz (physicien et physiologiste allemand, 1821-1894, qui en acoustique interpréta les sonorités par l'existence d'un son musical simple) analyse les timbres, et nous apprend de quels sons harmoniques se composent les voyelles . Tous suivent l'expérience et interrogent la chose .

Le premier suit les procédés connus ; le second invente des procédés ; le troisième cherche à comprendre, c'est-à-dire à débrouiller ses propres idées .

Que gagne-t-on à comprendre ? Peut-être simplement ne pas craindre .

Lucrèce (poète latin, ~ -98-~-55) après Epicure (philosophe grec, ~ -341- ~-270) , disait qu'il se souciait peu de choisir entre telle ou telle conception de l'éclipse, pourvu qu'on n'y mît pas les dieux . Je me borne à rappeler ici l'immense idée de Comte ( Auguste, philosophe français, 1798-1857) , d'après laquelle la science est née de théologie nettoyée, et non de technique .


Cette idée est livrée aux discussions ; mais, de toute façon, elle éclaire le sujet .
Dans les choses de l'âme, comme passions, sentiments, aptitudes, caractères, vertus, vices, il se trouve aussi des ouvriers, des techniciens, des savants . M. de Saci (Le Maître de Saci, prêtre français,1613-1684) , le fameux directeur (de conscience) , était une sorte d'ouvrier ; l'inspecteur de la Sûreté en est un autre . Saint-Cyran ( théologien français, 1581-1643) et Sherlock Holmes ( personnage créé par Conan Doyle) sont plutôt des techniciens . Descartes est un savant dans les passions .

L'ouvrier manie l'homme selon sa tradition, et devient habile sans le vouloir .
Le technicien ose d'avantage, et secoue l'homme, si je puis dire, de diverses manières .
Le savant cherche seulement
à se représenter ses propres passions comme des mouvements non absurdes ; et c'est ainsi que Descartes comprend que l'amour est bon pour la santé, et la haine, au contraire, très mauvaise .

Cette troisième route n'est pas assez suivie . On ne gagne pas beaucoup à agir sur les passions comme on ferait une soudure, ou comme on manie le condensateur dans une téléphonie sans fil . Au lieu que Spinoza a marqué le point idéal en disant :

" Une passion cesse d'être une passion dès que nous en formons une idée claire et distincte . "


Ainsi, de même qu'il y a des ouvriers d'astronomie, comme les Égyptiens qui arrivaient à prédire les éclipses par longues archives, et des savants d'astronomie, qui se font autant qu'ils peuvent des idées explicatives des apparences célestes , je dirais de même qu'il y a des ouvriers de la psychologie, des techniciens de psychologie, et de rares savants, plus précieux et plus secourables en cette difficile manière qu'en aucune autre .

Qu'est-ce que c'est que le savant de psychologie ?


C'est Descartes qui en donne le mieux l'idée . Il joint la contemplation avec l'adhésion la plus stricte à la nature . En toute science, il y a étude continuelle de l'expérience ; il est bon de voir comment se définissent les différences, comment la recherche s'oriente, et comment il se fait que l'orgueilleuse technique n'ait pas tout dominé . C'est que les formes géométriques et mécaniques sont bien plus légères que les outils . Ce sont des ombres qui limitent l'expérience ; on les voit à peine ; on les change d'après l'événement sans que la rigueur géométrique cède jamais .

L'arpentage n'est pas moins rigoureux en marécage ."

20 Août 1930

Cordialement , bien à vous, Gerboise .








vendredi 8 mai 2009

Propos d'Alain ( Emile Chartier, 1868-1951, Etudes*, De l'acquisition des idées**

* ) Publié chez Gallimard en 1968 dans la collection " Idées " nrf n° 160 .

**) acquisition : acquérir : c'est obtenir en cherchant, en se renseignant, " acquérir la certitude d'un fait " ; conquérir : obtenir de haute lutte à partir de nombreux efforts et de la persévérance une chose difficile .

Note de l'éditeur située au verso de l'ouvrage :

" Ce volume rassemble pour la première fois 39 textes d'Alain, dont la plupart étaient demeurés jusqu'à présent inédits en librairie . Ils gardent entre eux des affinités et des liens étroits : c'est qu'ils ont été composés en vue d'un maître livre , " Les Idées et les Âges " , où finalement ils n'ont pas trouvé place - " je ne saurais dire pourquoi " , a déclaré Alain lui-même, qui néanmoins leur restait attaché . Il en va de ces " Études " comme de celles d'un grand peintre, qui conservent toutes leurs valeurs d'expression et de signification auprès des tableaux achevés qu'elles préparaient ."

Tous les autres Propos de cet ouvrage sont une source de réflexions à laquelle il est salutaire de venir puiser; c'est pour cette raison que Gerboise vous conseille de vous procurer ce petit joyau remarquable qui dans cette collection ne coûte presque rien !

Voici le texte " De l'acquisition des Idées " , d'Alain .

" Que toutes les idées soient prises (appropriation, captées) de l'expérience, c'est ce qui n'est pas utile d'établir .
Il n'y a point de pensée qui n'ait un objet, quand ce ne serait qu'un livre ; et ce n'est pas peu de chose qu'un livre, surtout ancien et réputé (qui jouit d'une reconnaissance unanime, célèbre, connu, fameux) . Mais cet exemple fait voir qu'il y a deux expériences. Connaître une chose, c'est expérience ; connaître un signe humain , c'est expérience . Et l'on peut citer d'innombrables erreurs qui viennent du signe humain et qui déforment l'autre expérience, comme visions (représentations imaginaires, images mentales) , superstitions (le fait de croire que certains signes entraînent mystérieusement des conséquences bonnes ou mauvaises) et préjugés ( croyances, opinions, préconçues souvent imposées par le milieu, l'époque ; parti pris, à priori, idées reçues) ; mais il faut remarquer aussi que nos connaissances les plus solides concernant le monde extérieur sont puissamment éclairées par les signes humains concordants . Il est impossible de savoir ce que c'est qu'une éclipse ( disparition, à la vue,passagère d'un astre, produite par l'interposition d'un autre corps céleste) à soi tout seul, et même à plusieurs dans une vie humaine ; et nous ne saurions pas qu' Arcturus s'éloigne de l'Ourse (constellation dans le ciel, l'étoile Polaire appartient à la Petite Ourse) si Hipparque ( Astronome et mathématicien grec, observateur plus précis et plus méthodique que tous ses prédécesseurs et découvrit la précession des équinoxes ) n'avait laissé un précieux catalogue d'étoiles ; en sorte qu'on pourrait dire que nous ne formons jamais une seule idée, mais toujours nous suivons une idée humaine et la redressons . Nous allons donc aux choses armés de signes ; et les vieilles incantations ( paroles pour opérer un sortilège : actions, influences qui semblent surnaturelles) magiques gardent un naïf souvenir de ce mouvement ; car il est profondément vrai que nous devons vaincre les apparences par le signe humain .

Ce n'est donc pas peu de chose, je dis pour l'expérience, de connaître les bons signes . Devant le feu follet ( petite flamme due à une exhalaison de gaz[hydrogène sulfuré] spontanément combustible) , l'un dit âme des morts, et l'autre dit hydrogène sulfuré . Au souvenir d'un rêve, l'un dit message des dieux et l'autre dit perception incomplète d'après les mouvements du corps humain . Quant à l'homme de la nature, qui va tout seul à la chose, et sans connaître aucun signe, sans en essayer aucun, c'est un être fantastique, qui n'est jamais né .

L'homme réel est né d'une femme ; vérité simple, mais de grande conséquences, et qui n'est jamais assez attentivement considérée . Tout homme fut enveloppé d'abord dans le tissu humain, et aussitôt après dans les bras humains ; il n'a point d'expérience qui précède cette expérience de l'humain ; tel est son premier monde de choses, mais monde humain, monde de signes, d'où sa frêle existence dépend . Ne demandez donc point comment un homme forme ses premières idées ; il les reçoit avec les signes ( chose perçue qui permet de conclure à l'existence ou à la vérité d'une autre chose, à laquelle elle estl iée) ; et le premier éveil de sa pensée est certainement, sans aucun doute, pour comprendre un signe . Quel est donc l'enfant à qui on n'a pas montré les choses, et d'abord les hommes ! Où est-il celui qui a appris seul la droite et la gauche, la semaine, les mois, l'année ? J'ai grand pitié de ces philosophes qui vont cherchant comment la première idée du temps a pu se former par réflexion solitaire .

Êtes-vous curieux de connaître les idées du premier homme, de l'homme qui n'est jamais né ?

Le développement, à la bonne heure( locution adverbiale marquant l'approbation ) ; mais l'origine, non . Et justement je tiens ici une notion importante qui concerne le développement . Sans aucun doute tout homme a connu des signes avant de connaître des choses . Disons même plus ; disons qu'il a usé des signes avant de les comprendre . L'enfant pleure et crie sans vouloir d'abord signifier ; mais il est compris aussitôt par sa mère . Et il dit maman, ce qui n'est que le premier bruit de ses lèvres, et le plus facile, il ne comprend ce qu'il dit que par les effets, c'est-à-dire par les actions et les signes que sa mère lui renvoie aussitôt .

" L'enfant, disait Aristote le Sagace, appelle d'abord tous les hommes papa " .

C'est en essayant les signes qu'il arrive aux idées ; et il est compris bien avant de comprendre ; c'est dire qu'il parle avant de penser .

Le premier sens d'un signe, remarquez-le, c'est l'effet qu'il produit sur d'autres . L'enfant connaît donc premièrement le texte humain par mémoire purement mécanique, et puis il en déchiffre le sens sur un visage de son semblable . Un signe est expliqué par un autre . Et l'autre à son tour, reçoit son propre signe renvoyé par un visage humain ; chacun apprend donc de l'autre, et voilà une belle amitié . Quelle attention que celle de sa mère, qui essaie de comprendre son petit, et de faire qu'il comprenne, et qui ainsi en instruisant s'instruit . En toute assemblée, même rapport ; toute pensée est donc entre plusieurs, et l'objet d'échange .

Apprendre à penser, c'est donc apprendre à s'accorder ; apprendre à bien penser, c'est s'accorder avec les hommes les plus éminents, par les meilleurs signes .

Vérifier les signes, sans aucun doute ; voilà la part des choses . Mais connaître d'abord les signes en leur sens humain, voilà l'ordre . Leçons de choses, toujours prématurées (qui arrivent avant le temps normal ; précoce) ; leçons de signes, lire, écrire, réciter, bien plus urgentes . Car, si ce ne sont point nos premières idées fausses que nous tirons peu à peu vers le vrai, nous pensons en vain . Comme il arrive pour les merveilles de la technique ; tout l'esprit est dans la machine, et nous restons sots . "

Toutes ces réflexions fondamentales seront intégrées dans nos feuillets futurs .

Bien à vous, cordialement, Gerboise .

mercredi 25 mars 2009

Alain, ou la liberté de transmettre, d'une certaine façon, à ceux qui apprécient un certain type de " rapport " aux Savoirs et à la Réflexion . [ * ]

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[*] N'est-ce pas dans le fond, un des objectifs " non encore exprimé " dans ce blog par Gerboise : faire connaître, mettre en pleine lumière, rendre public, ses interrogations, ses points de vue, ses préoccupations, compte tenu des contextes du moment [à chaque instant, sur-le-champ, en fonction de ses lectures et multiples observations et considérations (considérer : accorder de l'importance) sur le monde qui nous entoure et nous étreint] , dans ses pages presque quotidiennes ? En somme :


Chercher à convaincre et persuader , faire entrevoir aux autres de suite, sans attendre que le temps atténue, efface, lisse en quelque sorte, les " choses " et les fasse disparaître inexorablement des préoccupations dominantes du moment !

N'est-ce pas ce besoin insatiable (qui ne peut être rassasié,apaisé, satisfait pleinement ) de vouloir " livrer aux autres " [et qui a été une des préoccupations essentielle, dominante et nécessaire à mon équilibre naturel ,durant toute mon existence] qui m'a fait construire ce blog ? Sûrement !

Je viens de découvrir, il y a peu : à peine quelques jours, que ma façon de vouloir transmettre mes idées [ pages journalières décousues , sans plan bien établi au fil des jours ] avait des similarités de forme et de réaction à l'air du temps, analogues à celles des Propos d'Alain .

L'homme, Émile Chartier dit Alain ; les critiques des " Propos " [une parmi d'autres] : pourquoi avoir écrit sous cette forme littéraire et non des livres ?

C'est un des reproches de certains contradicteurs de cet auteur . Ce dernier, nous le verrons plus loin, a réagit à cet état de choses, à cette situation .

Les pages quotidiennes de Gerboise : dans son Blog " Savoirs et Réflexions " , ici-même, n'ont-elles pas une structure similaire ? Ne sont-elles pas des propos qui semblent anarchiques, sans plan, qui arrivent chaque matin à l'aube, [viennent comme un cheveu dans la soupe] ? Ne développent-elles pas un " sujet " qui semble pris au hasard alors qu'il apporte, lui également, sous-jascente, une idée maîtresse présente dans de nombreuses pages : apprendre à développer son propre " esprit critique " , à savoir jauger les informations qui nous parviennent de toute part, certaines ayant la prétention d'être émises en vue de vulgarisation de concepts de toute nature ? Ces pages, n'ont-elles pas un lien de parenté, dans leur type, leur mode de présentation , analogue à celles livrées dans les réflexions, les commentaires d'Alain, dans ses propos publiés chaque matin dans la Gazette de Rouen ?

Le site " Blogger " de Google,sur lequel nous sommes, et dans lequel nos pages sont dispersées [!] dans le monde entier, ne joue-t-il pas le même rôle que le quotidien de la ville de Rouen qui accueillait les Propos d'Alain ?


Surtout n'allez pas croire, à la lecture de ce qui précède, que Gerboise à l'outrecuidance ( prétention, audace, impudence , vanité ) de comparer ses propres pages publiées, présentées dans ce blog , à celles des admirables Propos de cet immense philosophe, connu et admiré dans le monde entier qu'était Alain .

Elles sont d'un autre ordre, elles obéissent à d'autres motivations, à d'autres prétentions, à d'autres objectifs, d'autres fins .


Nos pages sont de nature totalement, foncièrement différentes de celles publiées dans les Propos d'Alain ; à tous les points de vue : qualité du langage, de l'expression des idées, du contenu des thèmes , du but, des desseins, des effets moralisateurs . Mais , comme cet auteur, Gerboise construit ses pages en fonction de l'air du temps, de son désir intense de provoquer chez tous ses lecteurs une sorte de naissance ou de perfection dans la construction de leur " esprit critique " , de ses propres réflexions, de ses idées et impressions du moment, de cette volonté de leur apporter cette capacité d'être capable de " jauger " les informations, les connaissances; surtout apprendre à estimer toutes sortes de textes de vulgarisation, des lectures contemporaines et des livres anciens dignes d'être connus ; des événements survenant à chaque instant de notre vie trépidante, nous parvenant " tout nus " sans explications cohérentes .

Pour vous faire part de mes états d'âme, de ce que j'ai perçu dans l'œuvre d'Alain, je désire vous faire prendre connaissance de la préface de Francis Caplan réalisée dans ce livre :

Propos sur les pouvoirs, publié dans la collection Folio Essais aux Éditions Gallimard, réédition de 1985 .
Dans cette préface Francis Caplan cite des passages importants [ qui pourront expliciter (faire comprendre) notre sujet] présents de l'œuvre de l'auteur dont vous pourrez prendre connaissance plus loin .

Mais auparavant voici une présentation de l' Avant-Propos réalisé par l'éditeur de Émile Chartier :

" Émile Chartier, dit Alain, né le 3 Mars 1868, mort le 2 Juin 1951, écrivain et philosophe, professeur et journaliste, résolument démocrate et pacifiste .
Une œuvre, d'ample envergure et de grand style, singulièrement présente au lecteur, fait d'Alain, trente ans après sa mort, l'une des plus vigoureuses figures de l'humanisme occidental .
Son audience a débordé la sphère (milieu d'influence) francophone, bien qu'il se rencontre peu d'écrivains qui se soient à ce point enracinés dans un sol et une tradition aussi spécifiquement français .

Émile Chartier, Percheron (région du Perche) avoué et revendiqué comme tel par sa ville natale de Mortagne, qui lui consacre un musée, est républicain de naissance . Par formation et métier, c'est un technicien de la philosophie, c'est-à-dire un homme qui, de Platon à Hegel, continue une tradition vivante . De là s'élève, dans la khâgne (ou cagne , classe des lycées qui prépare à l'École normale supérieure de Paris [lettres]) du lycée Henri-IV à Paris la notoriété d'un professeur admiré par ses élèves, craint par ses pairs . Un esprit dont l'ascendant (influence, la fascination, l'attrait) tient à une indépendance qui ne transige (ne fait pas de concessions) pas, se signale par des jugements impitoyables (sévères, sans indulgence) . Parallèlement, et cette fois par une force de nature prodigue et prompte dans ses engagements, Alain, suscité par l'événement [ affaire Dreyfus, séparation de l'Église et de l'État, etc.] , devient journaliste .

Ainsi impose-t-il sa présence dans la vie politique française de 1906 [ apparition du Propos quotidien dans La Dépêche de Rouen ] à 1938 [ Suite à Mars, lucide et ultime témoignage sur la montée de la Seconde Guerre mondiale ] , présence dérangeante qui joint la résistance à l'obéissance, pousse à son terme la désacralisation de l'État, maintient au coeur de la démocratie l'essentielle contradiction des pouvoirs et du citoyen . " Des passions politiques assez vives, écrit-il de lui-même, au service d'opinion en somme modérées le conduisirent à soutenir par la plume et aussi pendant plus de vingt ans par la parole la politique de gauche . Au cours de ces luttes mémorables, il connut Jaurès (homme politique, philosophe et historien français, 1859-1914) ,Francis de Pressensé (Homme politique, Séparation de l'Église et de l'Etat,1856-1914) , Ferdinand Buisson (Éducateur et homme politique français, 1841-1932) , Sérailles, Paul Painlevé (Mathématicien et homme politique français, 1863-1933 ) , toujours en accord avec eux, quoique indiscipliné par nature " . Voilà ce que recouvre le radicalisme (radical, qui vise à agir sur la cause profonde de ce que l'on veut modifier ; partisan de réformes radicales . Parti de réformes modérées, laïque et démocrate) d'Alain : ce n'est pas la doctrine d'un parti politique, c'est la critique radicale du pouvoir comme politique ."

PRÉFACE DE FRANCIS CAPLAN

" Alain est assurément tout le contraire du philosophe de métier présentant sa doctrine dans des traités obscurs, démontrant le sérieux de son entreprise par un langage systématiquement technique, par une accumulation de références et de citations qui le tiennent - et peut-être même visent à le tenir - à l'écart du grand public . Il écrit, au contraire, avec beaucoup de désinvolture, de courts Propos d'une ou deux pages, sur des sujets les plus variés, au hasard de l'inspiration, de l'humeur ou de l'actualité, dans des journaux qui s'adressent à rien moins qu'à des spécialistes . Aussi ceux-ci se sont-ils bien vengés, lui refusant le titre de philosophe, le rabaissant au rang d'essayiste ou de littérateur qui se bornerait à mettre en forme de simples lieux communs [Alain parle lui-même de " la réputation, écrit-il, que j'eus désormais { d'après les Propos} d'improviser et de m'amuser . Je n'ai rien fait pour vaincre ce préjugé " . { Histoire de mes pensées, p. 106} . Pour rester dans le domaine auquel est consacré cet ouvrage, Raymond Aron rappelait qu'Alain lui avait dit :

" Ne prenez pas mes idées politiques trop au sérieux . Il y a seulement des gens que je n'aime pas ; j'ai passé ma vie à le leur dire { L' homme contre les tyrans, p. 106 } " .

Tout Alain est dans cette boutade . A nous de ne pas nous laisser prendre au piège qu'elle nous tend { " Si ce livre, écrit Alain préfaçant les Quatre-vingt-un chapitres sur l'Esprit et les passions , tombait sous le jugement de quelques philosophes de métier, cette seule pensée gâterait le plaisir que j'ai trouvé à l'écrire, plaisir qui fut vif " .

Non seulement cela serait injuste, mais nous passerions à côté d'immenses richesses .

Nous ne jouerons pas au petit jeu stérile de savoir qui le premier a dit quoi . Toute pensée a toujours des antécédents et il est trop facile de la récuser au profit de ceux-ci
.

Nous sommes persuadés qu'Alain a apporté quelque chose de nouveau, même s'il s'inscrit dans une évidente tradition . Jamais la nécessité de contrôler les pouvoirs et le mécanisme de ce contrôle, le danger de partis trop rigides n'ont été exposés avec autant de force et de précision, n'ont été fondés avec autant de rigueur .

On peut ne pas admettre ses conclusions . On ne peut pas ne pas au moins les discuter, et sa doctrine est un passage obligé de toute théorie politique .

On a vite dit, il y a une quinzaine d'années [1970] qu'elle est dépassée . Si on entend par là qu'elle est dépassée au sens où peut être dépassée une théorie scientifique, au sens où la théorie de Newton est dépassée par celle d'Einstein, ce serait oublier que la philosophie politique n'est pas une science, même s'il lui arrive d'en prendre le titre, parce qu'elle n'aboutit pas à un corps de propositions admises à un moment donné à peu près universellement par tous ceux qui pratiquent cette discipline . Sans doute, la doctrine d'Alain a été dépassée mais au sens où une mode est dépassée par une autre mode . Ce dépassement est significatif pour le sociologue ou l'historien des mentalités . Il ne l'est pas pour celui qui ne cherche pas à penser ce que les autres pensent mais simplement à penser, c'est-à-dire à penser par lui-même et sous sa propre responsabilité . Ce dépassement n'est réfutation que dans un régime de pensée inauthentique . D'ailleurs, après la faillite retentissante des doctrines qui ont succédé à celle d'Alain dans l'intelligentsia française - du léninisme, sinon du marxisme - , il est clair que ce dépassement est lui-même dépassé .

Encore faut-il avoir accès à la doctrine d'Alain . Encore faut-il surmonter le préalable que constitue son éclatement en propos sans ordre et indépendants les uns des autres .

S'adressera-t-on à un historien qui réécrira dans son propre style cette doctrine à partir des idées développées dans les Propos certes, mais aussi nécessairement avec d'autres mots ?

" Je hais, affirmait Alain, qu'on dise à peu près en mauvais langage ce qu'un auteur a si bien dit [Propos sur l'éducation, LXVII] " .

Mauvais langage ou non, l'historien, en tout cas, édulcorera (affaiblira, atténuera) très probablement et surtout gauchira (déformera, faussera) la pensée qu'il expose :

il n'est - heureusement pour lui - jamais sans idées propres - et comment celles-ci ne coloreront-elles pas, d'une manière ou d'une autre, l'exposé ?

Rien ne remplace le contact avec le texte même .

C'est non seulement la littéralité du texte qui importe, mais la forme des propos . Elle n'est pas sans inconvénient apparent par rapport au but poursuivi . Les Propos en effet " n'ont nullement pour emploi de remplacer quelques chapitre " d'un livre : " Qu'il s'échappe ou même s'égare, c'est sa nature de propos quotidien qui naturellement touche à son sujet concentriquement, sans limite d'ampleur ni d'ambition . C'est la forme même du propos qui rompt l'unité de développement . Chaque propos se retourne sur soi et se termine à soi [ Propos sur la religion, avant-propos] " .

Or cette forme est essentielle .

Alain écrit dans un propos significatif que je crois nécessaire de citer en entier :

" Un ami inconnu m'a écrit : ~ Ces Propos sur la paix et la guerre ne sont que des feuilles volantes ; faites donc un livre ~ . Il y a quelque temps un critique plus sévère me donnait le même conseil sur un autre ton : ~~Quoi, disait-il, toujours des improvisations et des mouvements d'humeur ?

Vous laissez trop au lecteur à coordonner ; et du reste il ne le fait point ; il lit, il oublie .

On ne sème pas un grain de blé, on ensemence un champ . J'admets qu'il y ait une doctrine radicale ; mais encore faut-il la formule afin que d'autres la comparent à ses voisines et la jugent .

Je ne lirai plus vos petits billets ; mais faites un livre ; je le lirai ~~ . "

" Naturellement je sais ce que c'est qu'un livre ; je crois même que je saurai en faire un . Dans la préface, je montrerais l'anarchie des opinions, l'incohérence des doctrines ( ensembles de notions qu'on affirme être vraies et par lesquelles on prétend fournir une interprétation des faits, orienter ou diriger l'action) ; ce qui ferait voir mon livre arrivant à son heure . Après cela je résumerais les prédécesseurs et les contemporains ; cela ferait bien une dizaine de chapitres .

Et puis je développerais mes propres opinions, mais en les ordonnant comme une armée, chaque question à sa place, avec des transitions qui auraient des airs de preuves ; en évitant les répétitions et surtout les apparentes contradictions, qui font la joie des critiques . Après quoi je conclurais, je relirais le tout, et j'aurais envie de le refaire .

Car il faut être bien sec, il me semble, pour relire un livre qu'on vient d'écrire sans en découvrir un autre, bien plus clair, bien plus fort, qui annule le premier
.

Mais je passerais outre ; je supporterais même les discours d'un éditeur . En récompense je serais feuilleté par deux ou trois critiques, et aussitôt oublié . On ne lit pas un livre ; on le consulte pour en faire un autre .

On lit des articles, comme on lit des affiches ; si on ne lit pas l'un, on lit l'autre ; on pêche une formule ; on y pense un petit moment . Ce qui est abstrait ou traînant, on le laisse . Un lecteur a des passions vives, et des caprices ; des éclairs, et tout d'un coup une paresse décidée . Mais je suis un chasseur d'alouettes ; je fais tourner mon miroir ; recharge mon fusil ; j'ai ma revanche . Je reviens, je corrige, j'explique . Je répète . L'attention est comme l'oiseau ; il faut perdre bien des flèches pour l'atteindre une fois . Aussi, lire c'est relire ; mais il faut être déjà bien habile dans le métier de liseur pour feuilleter pendant des années .

Donc chaque matin
je vous ouvre mon livre à la page qui me plaît ; et je mets le doigt tantôt ici tantôt là .

Soyez distrait ou ennuyé, je m'en moque ; je vous rattraperai demain . Pareillement si je suis ennuyeux ; on ne l'est pas tous les jours . Mais, surtout, par ce travail de retouche perpétuelle, mon livre a le même âge que moi; au lieu que si je l'achevais, il vieillirait tout seul, et à la manière des livres ; enfant noué, enfant ridé . Et cela me fait faire attention à deux sens du mot vieillir . Car vieillir, c'est bien changer ; mais on dit aussi, d'une chose qui n'a point du tout changé : " Cela a bien vieilli ." [ 10 Août 1913].

N'est-ce pas, " en plus pâle[!] ce que Gerboise réalise ; n'est-ce pas son but ?

Et certes, il est exact que les Propos étaient de véritables dialogues dans lesquels le public intervenait soit directement en écrivant à l'auteur - comme le montre André Maurois, par exemple, a eu l'occasion de le faire - soit indirectement par l'actualité politique ou sociale . Seulement cette justification des Propos n'a de sens qu'en tant que ceux-ci sont publiés chaque jour dans un quotidien, non en tant que recueillis dans un livre . De plus, Alain est mort, il ne peut plus répondre aux objections, aux hésitations, aux incompréhensions . Ce dialogue est définitivement rompu .

Il y a une justification plus profonde . La forme des Propos est liée à la méthode de pensée d'Alain, au refus du système déductif, au refus de la Raison, dans le sans kantien ( de Kant, philosophe allemand) du terme, c'est-à-dire dans le sens où la Raison est opposée à l'Entendement .

Les Propos sont, comme le remarque Michel Alexandre, ( philosophe qui a réalisé un ouvrage sur Alain) ,

des " analyses conduites en tous sens, et constamment reprises et renouvelées, mais toujours à propos et au travers de situations réelles, lesquelles exigent de l'esprit, pour être justement saisies, non pas le recours à quelque idéologie, mais à une réflexion effective, une présence entière et en acte .

Cet éveil si rare de l'entendement, pour qu'un Propos en devienne, selon sa raison d'être, l'occasion et le moyen, encore faut-il que le lecteur le tienne vraiment pour un entier, jusqu'à s'y consacrer comme à un entretien ou une expérience réellement vécue [Politique, introduction] "
.

Alain disait effectivement dans un texte remarquable - et célèbre :

" Les hommes qui veulent sincèrement penser ressemblent souvent au ver à soie, qui accroche son fil à toutes les choses autour de lui, et ne s'aperçoit pas que cette toile brillante deviendra bientôt solide, et sèche, et opaque, qu'elle voile les choses, et que, bientôt elle les cache ; que cette sécrétion ( élaboration) pleine de riche lumière fait pourtant la nuit et la prison autour de lui ; qu'il tisse en fils d'or son propre tombeau, et qu'il n'a plus qu'à dormir, chrysalide inerte, amusement et parure pour d'autres, inutile à lui-même . Ainsi les hommes qui pensent s'endorment souvent dans leurs systèmes nécropoles ; ainsi dorment-ils, séparés du monde et des hommes ; ainsi dorment-ils pendant que d'autres déroulent leur fil d'or, pour s'en parer . Ils ont un système, comme on a des pièges pour saisir et emprisonner . Toute pensée ainsi est mise en cage, et on peut la venir voir, spectacle admirable, spectacle instructif pour les enfants, tout est mis en ordre dans des cages préparées, le système a tout réglé d'avance .
Seulement le vrai se moque de cela .

Le vrai est, d'une chose particulière à tel moment, l'universel de nul moment
.

A le chercher, on perd tout système, on devient homme, on se garde de soi, on se tient libre, puissant, toujours prêt à saisir quelque chose comme elle est, à traiter chaque question comme si elle était seule, comme si elle était la première, comme si le monde était né d'hier
[ Les Marchands de sommeil] " .

Faut-il en conclure - comme on l'a pensé trop souvent - et en particulier Michel Alexandre - que cette méthode de pensée interdit un ordre autre que chronologique, c'est-à-dire autre qu'une absence d'ordre ? Ce serait oublier qu'Alain a lu et admiré des philosophes à système, Hegel dont il a cherché " à reconstruire autant qu'[il] le pouvai [t] [le] puissant système [idées] " , Descartes, Spinoza, Comte . Ce serait oublier qu'il a écrit lui-même des livres systématiques, les Éléments de philosophie, les Entretiens au bord de la mer, Les Dieux, les Préliminaires à la mythologie, le Système des beaux-arts ... Ce serait oublier qu'à coté de l'attitude, il y a aussi la doctrine, cette doctrine " d'où dit explicitement Alain, les Propos tireront un peu de lumière [ Portrait de famille, p. 144, cf. p. 176 . Ce n'est pas par hasard que Michel Alexandre, emporté par l'élan, va jusqu'à dire que la politique d'entendement qu'il a définie comme on a vu plus haut ~ est ici { dans les Propos } entreprise hors de toute doctrine ~ ."

Si doctrine il y a, il convient de la mettre en évidence .
Non certes, par un ordre " préconçu [ Michel Alexandre] " , artificiel ; s'il venait d'Alain, il signifierait que celui-ci pense par système déductif et de la part de tout autre ce serait inadmissible parce que indiscret ; ce serait, dans tous les cas, impossible, la forme des propos s'y opposant absolument .

Mais un autre ordre est possible . Laissons " agir " les propos eux-mêmes . On les verra se répondre, se répéter, se prolonger, dialoguer à travers les semaines, les mots, les années . On sait que si on dissocie les cellules d'un œuf au début de son développement, celles-ci se rassemblent au bout de quelque temps, reprennent spontanément leurs rapports primitifs et reconstituent l'œuf décomposé .

C'est à une reconstitution analogue que nous assistons si nous sommes suffisamment attentifs aux liens spontanés que les propos tissent entre eux .

On aboutit alors à un classement, mais naturel et, en quelque sorte, organique . On en vérifiera l'authenticité par l'impossibilité d'en établir, d'une manière satisfaisante, un autre différent .

Certes nous n'avons pas affaire à un puzzle où toutes les pièces s'emboîtent parfaitement les uns dans les autres . Et le lecteur doit être prévenu que le passage d'un propos à un autre n'est pas toujours évident qu'il peut supposer une idée intermédiaire sous-entendue et qu'il lui faudra expliciter, que tel propos traite de plusieurs sujets et que si sa place à tel endroit semble s'imposer pour telle raison que manifeste le contexte, il a à être évoqué à tel autre endroit pour tel autre aspect .

C'est ce jeu - comme on dit qu'un mécanisme a du jeu - qui permet le mieux à la fois de comprendre la doctrine d'Alain et de s'exercer à sa méthode de pensée .

Francis Kaplan .

Au cours du cheminement de notre pensée, nous poursuivrons nos réflexions; et lors des commentaires de certains Propos d'Alain , nous vous apporterons nos propres analyses dans des contextes diversifiés .

A bientôt, bien à vous, Gerboise .

mardi 3 mars 2009

Attirance, attachement à l'égard de l'authenticité, le vrai : attrait pour la sincérité, l'exactitude, l'objectivité .

L'AMOUR DE LA VÉRITÉ

Minerve ou de la Sagesse, Émile Chartier dit Alain, 1938, Paul HARTMANN Éditeur, Paris, LII .

" Étant admis qu'il faut dire le vrai (la réalité, ce qui existe indépendamment de l'esprit qui le pense, ce qui est exact) , il s'agit premièrement de saisir (d'atteindre, de s'emparer du) le vrai, de le chercher, de l'éprouver (de le percevoir, de le ressentir) .

Car on est bien loin de l'avoir toujours pur, et jamais on ne l'a tout .

La règle de ne rien cacher devant les juges est évidemment de police . Dans le fait, il s'agit seulement pour le témoin de parler sans retenue (sans réserve), de choses qu'il sait mal ; le juge se réserve (attend) d'en filtrer le vrai , s'il peut . Et sans doute le devoir du témoin est de s'ouvrir (devenir accessible à, se laisser pénétrer par un sentiment, une idée) en toute simplicité, et selon ses premières impressions (connaissances vagues, effets qu'une cause produit...) ; par exemple une parole mal entendue, il faudrait l'imiter (la reproduire) le mieux possible, sans s'occuper du sens (ce qui dénaturerait sa signification) ; mais personne ne fait ainsi ; le meilleur témoin est celui qui laisse couler (laisser échapper) ses confidences (se confie) , mêlant le fait (le réel, le concret) , l'opinion (la manière de voir, d'interpréter) , le vraisemblable (le crédible) , le probable (le possible, l'envisageable) .

Vouloir qu'il dise le vrai, c'est lui demander plus qu'il ne peut ; car le vrai d'une action, en toute rigueur, et avec tous les tenants et rameaux, nul ne le sait jamais . Si l'on invoque ici l'amour du vrai tel qu'on le suppose dans le savant, on invoque mal . Un homme scrupuleux ( qui respecte strictement les règles qu'il s'impose dans son action, son travail) dira fort peu . Le devoir d'aider la justice parle assez fort ; mais la crainte de nuire sans le vouloir et par abondance de parole est un sentiment très honorable ; et l'accusé est présumé innocent .
Il me semble que l'amour de la vérité doit toujours nous mettre en garde contre un certain genre de franchise qui est de premier mouvement . Il y a une forte raison de ne pas dire à un ami ce qu'on pense de lui dans le moment .

Ce qu'on pense est-il vrai ?

Est-il seulement vrai ce qu'on le pense ?

Toute pensée veut examen . Qu'on l'ait vive, évidente, convaincante, ce n'est pas encore signe qu'on doit la dire, ni même qu'on puisse la dire . Aussi la franchise est presque toujours d'humeur ( être enclin à ..., se sentir disposé à faire quelque chose) , et bien rarement de réflexion .

Il est proverbial que l'on regrette plutôt d'avoir parlé que de s'être tu
.

Toutes les grandes affaires veulent le secret . Un commerçant ne publie pas ses embarras (situations difficiles et ennuyeuses) ; ce serait enlever tout remède . Par les mêmes causes il faut que la diplomatie (conduite des affaires) soit secrète, car les peuples sauteraient (réagiraient vivement) à chaque mot .

Déclame qui voudra ; il est pourtant assez clair que l'état des conversations politiques est toujours bien loin d'exprimer la vérité d'une situation . Par exemple, la situation financière sur la planète n'est connue qu'imparfaitement des plus habiles ; ils n'ont guère à cacher que des erreurs . Sans compter que tout change d'un jour à l'autre .

Dans le fait on parle trop .

Les choses humaines ne sont ni simples ni faciles . Souvent ce qui est incertain (qui n'est pas connu avec certitude) devient vrai par cela seul qu'on le dit ; ainsi une faillite ; ainsi la guerre . Au rebours la paix sera si on l'annonce .

Il faudrait donc parler plutôt selon le bien que selon le vrai .

Cet acteur parla bien, qui, sur une odeur de roussi qui déjà répandait la panique, assura au public qu'il n'y avait point de danger . En était-il sûr ? Celui qui annonce la paix n'est jamais sûr qu'elle sera . Celui qui annonce la guerre, non plus . Il faut donc chercher le meilleur, c'est-à-dire parler et agir de façon que le meilleur soit le vrai . Mais où est la limite du mensonge pieux ?

Baruch Spinoza (philosophe hollandais, 1622-1677) , dit que, dans les entretiens, il faut parler sobrement de la faiblesse (vulnérabilité) humaine et de l'esclavage (dépendance) humain (e) , et au contraire amplement de la puissance humaine et de la liberté humaine . L'un est-il donc plus vrai que l'autre ? Non ; mais il est meilleur que l'un soit vrai, et non pas l'autre . Prouvez à un ivrogne qu'il ne peut s'empêcher de boire ; cela ne risque que trop d'être vrai . Prouvez-lui qu'il peut s'empêcher de boire . Cela ne risque que trop d'être faux .
On peut même dire que le meilleur a toujours trop de chances de n'être pas vrai . Mais je vois ici cette différence que le vrai de la passion ou du crime n'a pas besoin de nous ; il va de soi ; au lieu que le vrai de l'honnête et du juste a grand besoin de nous et ne sera vrai que si nous voulons qu'il le soit . Ainsi de la guerre et de la paix . Le vrai de la guerre va de soi ; il n'y a qu'à laisser aller ; le vrai de la paix ne va pas de soi ; il faut vouloir la paix . Et qui alors est dans le vrai ? Platon (philosophe grec, ~ -428- ~ -343) mettait le bien au-dessus du vrai, et je vois pourquoi . Mais le bien c'est le vrai bien ; ainsi le vrai surnage toujours .

Il faudrait piocher (remuer les choses pour aller voir) hardiment et retourner le terrain trop foulé (trop rebattu, ressassé, connu) .

Il n'y a rien de vrai dans les sciences si l'on nomme vrai ce qui est ; car ce qui est, change et se dérobe .

Le vrai vrai, si l'on peut dire, est cette " revision " de nos idées, que nous faisons selon l'esprit, en combinant le simple avec le simple, comme on voit en arithmétique et en géométrie, comme on pourrait voir même dans l'économique et la politique, si l' ...

...on s'appliquait plutôt à penser juste qu'à courir après l'événement
.

Mais là-dessus on ne croit guère Platon ; on se moque des pures idées ; on n'a pas égard à l'esprit ; on donnerait tous les théorèmes du monde pour un petit fait . Telle est l'ivresse des techniciens, et encore orgueilleuse . Toutefois, celui qui tient un peu de la vérité vraie, celle qui ne sera pas fausse le lendemain, sait bien aussi qu'il doit l'enseigner toute pure, comme il l'a, et ne jamais mentir là-dessus ni aux enfants, ni aux hommes, ni à lui-même ."

Émile CHARTIER dit ALAIN .

Nous vous laissons réfléchir à ces évidences incontestables qui montrent que les illusions, les ignorances, les apparences ..., existent partout, et que leur rôle n'est pas négligeable dans nos rapports aux Savoirs . La qualité de notre Réflexion en dépend .

Bien à vous, Gerboise .

vendredi 20 février 2009

Données sur la réelle compétence de la fonction de chef: "être orfèvre en la matière " [*] . Le leg d'un outil inestimable d'Emile Chartier,dit ALAIN.

[*] S'y connaître parfaitement sur " les dessous " et les non-dits de ce concept.

Nous allons continuer à présenter des " Propos de ce Personnage " hors du commun , qui les a fait paraître quotidiennement dans la Dépêche de Rouen dès 1906 jusqu'à 1938 ! car ils nous apportent une richesse de Réflexions, parfois très difficile à analyser, qui nous incite à nous poser des questions cruciales sur notre société, toujours pertinentes de nos jours .


Nos seules interventions seront d'expliciter et de définir certains termes et expressions, au fil du texte, qui nous ont semblé devoir l'être ! Le reste se passe de commentaires , tout est là , n'est-ce-pas ? Cependant si des questions surviennent dans votre esprit, que vous ne sauriez en un premier temps, résoudre, vous pouvez toujours les poser dans la rubrique : commentaires , en fin du billet . Nous serons toujours heureux de vous apporter une réponse .

Voici celle parue le 8 Janvier 1911 dans cette Gazette de Rouen [n° 38, Propos sur les pouvoirs, Éditions Gallimard] particulièrement réaliste et pleine d'enseignements . Elle a pour propos[!] de nous faire entrevoir que " la fonction du chef " ne relève pas (toujours) de la compétence technique.

" L'administration, par sa nature, choisit et élève (prend en considération) les diplomates, non les savants .

Tout administrateur doit être prometteur (encourageant par des promesses, même en l'air ! de " Gascon ", non tenues) , conciliateur (qualités d'un personnage qui s'efforce de concilier, à tout prix, les différentes " parties "[individus, groupes ...] entre elles ; concilier : faire aller ensemble, rendre harmonieux ce qui était, est, très différent, contraire ) , pacificateur (vertu d'un personnage qui est capable de ramener la paix et de calmer les esprits ) .

Les colères, les envies, les rivalités, les compétitions, les intrigues, les dénonciations, voilà sa matière propre (caractéristique) . Il n'y a pas ici de spécialités ;

Il faut savoir la mécanique humaine
.

Ainsi ce n'est pas la science juridique qui fait un bon préfet ; ni la science des phénomènes électriques qui fait un bon directeur des télégraphes (en pleine expansion à cette époque, 1911, d'où le choix de l'auteur du Propos) ; ni la science des annuités et des risques qui fait un bon directeur de la mutualité ; ni la science des transports qui fait un bon directeur des chemins de fer ; ni la science des courants et des remous (hydraulique) Supérieure des Travaux Publics qui fait un bon directeur de la navigation fluviale ; ni la science des pierres, des mortiers, des bétons (diplômé de l'École) , qui fait un bon directeur des ponts et chaussées ; ni la science de la peinture, de la sculpture, du théâtre, qui fait un bon directeur des beaux-arts .

Ces sciences conviennent à de petits ingénieurs sans avenir, ou à de petits chefs de bureau, ou à de petits agents voyers (à l'époque, officiers préposés à la police des chemins et à celle des rues) , ou à des petits habilleurs ou metteurs en scène .

Dès que l'on s'élève, on règne sur des hommes, non sur des choses, et l'on a à considérer non pas les lois des choses, mais la marche des passions .

Voilà ce que signifie la formule connue : " C'est un bon technicien, mais ce n'est pas un bon administrateur " .

Je lisais récemment qu'un grand inventeur des télégraphes venait de mourir, avec une toute petite retraite. Je me demandais au premier moment : "Comment n'était-il pas chef de service" ? La réponse est aisée à trouver . Il savait le télégraphe, non les passions (ce qui régit les êtres humains!) . Comment aurait-il pu recevoir des solliciteurs, deviner ce qu'ils ne disaient pas, apercevoir leurs desseins (leurs buts, leurs intentions) cachés, peser (estimer) leur ambitions ; reconstruire leur ménage, évaluer leurs dettes, flairer ( discerner) leurs alliances, évaluer leurs dettes, flairer leurs cousinages (agir familièrement avec quelqu'un) , et jusqu'aux protecteurs (!) de leurs femmes, et en même temps se cacher à eux, dissimuler, feindre ( donner pour réel un sentiment, une qualité que l'on n'a pas ) un vif intérêt pour les choses de peu ( insignifiantes ) , accueillir d'un air glacé (avec impassibilité) les révélations inattendues ; parler enfin pour ne rien dire, insinuer et nier, laisser entendre et ne rien faire entendre, user la faim ( les envies) de l'adversaire en lui jetant des possibles inextricables (que l'on ne peut démêler que très difficilement) ; le renvoyer content et mécontent, irrité pour de nouveaux griefs (sujets , motifs de plainte) , et oublieux des anciens, et en somme opposer une passion à une autre, et coupler les désirs comme des chiens, afin de les tenir sans tirer trop sur la corde ?

Tout cet art n'a aucun rapport avec la connaissance des courants électriques et des signaux distincts courant (se déplaçant) en même temps sur le même fil .
Je dis même que les deux sciences ne vont guère ensemble . Car l'inventeur est un ingénu (qui a une sincérité innocente et naïve) , qui pense tout haut (qui ne cache rien aux autres) ; ses idées sont plus fortes que lui . Au contraire, à vouloir faire taire les idées, on les endort .

Le vrai diplomate est celui qui ne pense rien .

De là un choix inévitable des médiocres pour la plus haute direction ; je dis des médiocres dans la science même . Par exemple, je suis sûr que le directeur des télégraphes est médiocre en science télégraphique; le directeur de navigation médiocre en science hydraulique ; le directeur de l' Observatoire, médiocre en sciences astronomiques ; le directeur de la mutualité, médiocre en science économique .


Mais tous sont supérieurs dans l'art de tromper .

Le technicien reste au second rang, heureux encore s'il y arrive . De là l'incompétence des chefs, en toute chose, et l'impuissance des services techniques, en toute chose, excepté à faire oublier leur impuissance et leur incompétence ; à quoi ils s'entendent (ils sont passés experts et se comprennent eux-mêmes ) merveilleusement ".

Oui, nous pouvons dire que l'auteur avait " la dent dure " (être sévère dans la critique ) , mais aussi qu'il était un observateur de la condition humaine hors pair ( sans égal) . Sa pénétration dans cette conscience humaine était admirable et remarquable . Elle doit être pour nous un modèle de Réflexion, utilisable à tout instant, et dans toutes les circonstances .

Que dire de plus que l'auteur ? Je vous laisse savourer, apprécier le contenu de l'une des réflexions qu'Alain dispensait chaque jour à ses contemporains et qu'il nous a ainsi légué pour nous en imprégner .

Bien à vous, Gerboise .

mardi 2 décembre 2008

Propos d'ALAIN [ Emile-Auguste Chartier, 1868 Mortagne-au-Perche, Orne, France-1951 ] sur la littérature : L'observation .(Editions Gonthier, 1934 ).

Salvador Dali, Naissance des désirs liquides, 1932, huile et collage sur toile, Venise, collection Peggy Guggenheim .

L'observation

" Un vrai peintre ne voit pas un pont, une maison, un arbre, un livre, une carafe, comme vous et moi ; il ne voit que des couleurs qui passent les unes dans les autres, ou qui sont limitées les unes par les autres
(ces limites, ces " frontières " nettes entre deux plages différenciées, cette différence tenant à la nature de l'absorption différentielle des longueurs d'onde composant la lumière visible et, d'autre part également aux variations d'intensité dues à la source lumineuse et à l'importance de l'absorption , sont à l'origine de cette perception ; interviennent également, les phénomènes de réflexion totale aux interfaces des deux milieux ; l'ensemble de ces phénomènes sont en relation aussi avec le pouvoir séparateur de l'œil qui, assisté ou non d'instruments d'optique grossissants , permet d'observer ou non des apparences de progressions continues, sans discontinuités "visibles " d'une plage colorée passant progressivement d'une teinte à une autre ) . Remarquez que nul ne voit autre chose que cela ; Mais nous n'en savons rien ( spontanément) . Nous ne remarquons point cette première apparence ( aspect qui nous apparaît de quelque chose, ce qu'on voit d'une personne ou d'une chose, la manière dont elle se présente à nos yeux ; l'aspect, l'extérieur d'une chose considérés comme différents de cette chose, donc de la réalité ; perceptions par le cerveau fallacieuses ; ce qui n'apparaît pas nettement à l'esprit et donc n'est pas intégré dans notre entendement) , parce que notre affaire est de la surmonter ( aller au-delà d'un obstacle, le franchir, vaincre par un effort volontaire une difficulté psychologique) . Quand nous reconnaissons au loin la puissante voiture, nous ne la voyons point petite, comme elle apparaît ; nous savons que c'est une grosse voiture ; nous croyons la voir telle (illusion d'optique) . Au contraire le peintre dissout plus ou moins toutes ces idées-là ; il ne demande pas ce que c'est ; ainsi nous retrouvons sur sa toile notre premier regard et la jeunesse de notre œil (lorsque notre stock d'images emmagasinées dans notre esprit était encore dérisoire ) . Cela est assez connu . Mais, comme je lisais ces temps-ci différents romans, qui ne parvenaient pas tous à me faire toucher la présence réelle, je me demandais si l'on ne pourrait point faire, au sujet de l'observateur du cœur humain, les mêmes remarques que pour le peintre . Toutes choses changées, car le romancier n'est peintre que par métaphore . Ces précautions prises, il me semble qu'il y a deux manières d'observer les hommes ; et la plus commune se fait par concepts, c'est-à-dire avec le souci de classer et de qualifier . On se dit : voilà un intrigant, voilà un ambitieux, voilà un vaniteux . Je connais bien ce genre d'observateur ; je vois de l'esprit dans ses yeux ; ou bien je sens sur moi une attention perforante, comme s'il me visait de ses deux yeux braqués . Mais cela ne me fait point peur . Les chiens aussi regardent de cette manière, et devinent aussi passablement ce que vous allez faire .

Or ces puissants observateurs, politiques, industriels, financiers, policiers ou moralistes, sont rarement trompés aux situations, mais sont presque toujours trompés aux hommes, parce qu'ils jugent trop vite, et définissent, et pensent, pour dire bref, l'autre côté de la carafe (nous ne pouvons accepter , sans une discussion contradictoire cette affirmation, car se sont les situations, les contextes qui provoquent des aberrations, liées à des illusions d'optique) . Or rien n'est plus vite jugé qu'une carafe ; cela est utile à y mettre de l'eau . Au lieu que le peintre ne pense point ; il regarde avidement l'apparence de cette carafe, et la lumière qui s'y joue, et les reflets qui s'y font (effets dus aux réflexions totales, à la réfraction de la lumière) . Il ne saisit que la surface de l'être, et par là il arrive quelquefois à représenter à miracle l'existence, qui en effet n'est point en la carafe toute seule, mais dans l'air qui l'enveloppe, dans la lumière, enfin dans cet univers qui s'exprime en elle . D'où le prix des natures mortes, à première vue inexplicable .

Sans aucun doute il faut changer presque tout en ces remarques, si on les veut appliquer au romancier ; car il n'a point à peindre des natures mortes, mais au contraire à faire mouvoir et vivre des hommes . Peut-être n'est-il pas moins importuné que le peintre par ces natures jugées et séparées, qui sont le gibier du politique . Et je soupçonne que le politique lui-même, celui qui recueille des éléments à combiner et à recomposer, a quelque chose de cet œil du peintre, qui ne juge point, qui voit seulement la forme telle qu'elle apparaît dans le moment . Seulement il la voit bien, et il la garde dans sa mémoire comme une matière pour toutes sortes d'usages . Et le romancier, à ce que je crois, encore bien plus . Des projets de l'homme, du passé, de l'étiquette, de l'homme enfin tel qu'il se présente, comme un huissier qui s'annoncerait lui-même, il ne veut rien savoir . Il observe et conserve, à ce qu'il me semble, la forme et le mouvement ; autre expression, elle-même inexprimable, mais qui a de l'avenir, qui se trouve ici à l'état naissant (étape d'un phénomène, instant précis où les liaisons chimiques entre les atomes ou les molécules d'un corps , de cette matière, sont rompues et sont instantanément réorganisées dans l'espace pour former un nouveau corps, une nouvelle matière, stable dans les nouvelles conditions du milieu , d'où la précision au début de la phrase suivante " il n'est point fini ", [rupture des liaisons ] " il commence ", [élaboration de nouvelles liaisons chimiques] ayant pour conséquence la présence de nouvelles substances gazeuses, liquides ou solides) , comme disent les chimistes, et qui peut entrer en combinaison . Un tel être a de l'avenir ; il n'est point fini ; il commence . Et c'est cet avenir réellement indéterminé qui fait la vie d'un personnage ; au lieu que, dans le romancier qui pense trop son homme, tout est défini dès le commencement ; et je sens qu'il me raconte une histoire déjà finie . L'idée a tué le personnage ."

Ce propos d'Alain mérite de profondes réflexions. Les commentaires ajoutés en mauve très clair et entre parenthèses par nous-mêmes précisent des points déterminants pour la compréhension de l'ensemble . Bien à vous, Gerboise .