jeudi 7 octobre 2010

Le lac : Méditations poétiques de Lamartine .



Le lac
[ poésie de l'âme, expression d'un cœur qui se berçait de son propre sanglot] .

Ainsi,toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! Je viens seul m' asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? Nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos :
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

« Ô temps !suspends ton vol, et vous, heures propices (favorables) !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent,
Oubliez les heureux.

« Mais je demande en vain quelques moments encore.
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit : sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons- nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »

Alphonse de Lamartine, Poète français, 1790-1869, « Le lac » (extrait),
Méditations poétiques, 1820.

Commentaires :

Inspiré par son amour pour Julie Charles, atteinte d'une maladie incurable , Lamartine évoque dans «Le lac » la puissance inexorable du temps et la mélancolie du souvenir. Il exprime ainsi les passions du cœur humain ," les innombrables frissons de l'âme". Ce lac est celui du Bourget, à Aix-les-Bains, lieu où les deux soupirants s'attardaient lors de longues promenades.

La publication des Méditations poétiques en 1820 marque le véritable début du mouvement romantique en France [celui du lyrisme romantique et des confidences du cœur] .
Composé de 24 poèmes qui forment une autobiographie intime sentimentale, le recueil de Lamartine obtient immédiatement un grand succès universel.
C'est par son lyrisme que le poète des méditations affirme son originalité : devant la nature consolatrice, l'auteur laisse parler son cœur, déchiré par le souvenir d'un amour désormais perdu.

L'harmonie et la douceur des sonorités créent une impression de fluidité et d'écoulement de l'écriture poétique. Un lac, un vallon, un chêne deviennent, vers après vers , chargés de symboles et de mystère.
Aux yeux de ses contemporains et de l'écrivain Théophile Gautier, Alphonse de Lamartine apparaît, dans ses Méditations poétiques, comme « le plus grand musicien de la langue française ».

Publiées en 1820, les " Méditations poétiques " consacrent la gloire du poète . S'engageant alors dans l'action politique, Lamartine prend part à la Révolution de 1830 . Il est élu député en 1833 et lutte pour la suppression de l'esclavage, contre la peine de mort . Chef du gouvernement provisoire, il proclame la République en 1848 . Mais il échoue aux élections présidentielles . Sa famille refusera des funérailles nationales à sa mort en 1869.

Poétiquement vôtre , en ce jour de la Saint Serge ! Gerboise .